
Historien, essayiste, universitaire, journaliste et défenseur des droits humains, le Dr. Maâti Monjib a contribué par ses travaux historiques, reconnus par ses pairs, par ses articles, par ses prises de position civiques et par son engagement pour la liberté de la presse, à construire un espace de réflexion critique dans lequel l’histoire contemporaine du Maroc, les formes du pouvoir, les pratiques autoritaires et les questions démocratiques pouvaient être abordées publiquement.
Depuis 2015, les autorités marocaines ont multiplié contre lui les procédures judiciaires fondées sur des accusations que de nombreuses organisations internationales de défense des droits humains ont jugées arbitraires.[1] En 2023, il a été suspendu de son poste à l’Université Mohammed V de Rabat, de laquelle il ne reçoit plus aucun soutien de type financier. Initialement accusé, tout comme un certain nombre de journalistes, d’avoir porté atteinte à la sécurité de l’État à travers des activités de formation et de soutien au journalisme indépendant, le Dr. Monjib a été entraîné pendant des années dans un interminable cycle de reports d’audience, de convocations, de contrôles administratifs et de campagnes diffamatoires auxquels il a souvent réagi en se mettant en grève de la faim.
Par la suite, les accusations se sont étendues à de prétendus délits financiers et de blanchiment d’argent, comme l’affirme Human Rights Watch dans son rapport déjà cité, dans un cadre qui apparaît cohérent avec une stratégie toujours plus fréquente dans de nombreux contextes autoritaires : criminaliser l’opposition politique et intellectuelle par la poursuite pénale ordinaire, dans le but de délégitimer moralement les figures critiques tout en évitant des procès ouvertement politiques.
En décembre 2020, le Dr. Maâti Monjib a été arrêté et emprisonné. Sa détention, tout comme le gel de ses biens et de ses comptes bancaires au Maroc, ont suscité une vaste mobilisation internationale. De nombreuses organisations, parmi lesquelles l’Association Marocaine des Droits Humains, Amnesty International et Human Rights Watch, ont dénoncé le caractère persécutoire des procédures engagées contre lui ainsi que les violations des garanties fondamentales d’un procès équitable.
Au cours de ces années, Maâti Monjib a également été victime d’une surveillance numérique illégale, de campagnes de diffamation orchestrées par des médias proches du pouvoir et de restrictions continues de sa vie professionnelle et personnelle.
Particulièrement grave ont été les atteintes à sa liberté de circulation. Citoyen franco-marocain, Maâti Monjib s’est vu retirer illégalement son passeport français par les autorités du gouvernement de Rabat, dans une mesure qui constitue une violation extrêmement grave de ses droits fondamentaux et de son statut de citoyen binational. Depuis plus de six ans, il lui a été interdit de quitter le territoire marocain, comme le démontre les dernières tentatives qu’il a effectuées le 30 mars et le 4 juin 2026 de se rendre en Europe pour donner des conférences. Cette interdiction de voyager a entraîné des conséquences dramatiques en lui empêchant d’exercer librement son métier d’historien, en violation évidente de sa liberté académique. Elle a entraîné également des conséquences sur le plan humain et familial : elle l’a empêché de rejoindre la France, où vivent son épouse et sa fille, le séparant de ses proches et lui imposant une forme de punition extrajudiciaire ; elle l’a également empêché de recevoir des soins et des contrôles spécialisés adéquats pour les pathologies chroniques dont il souffre.
Bien qu’en juillet 2024, le Dr. Maâti Monjib et d’autres personnes aient bénéficié d’une grâce accordée par le roi Mohammed VI, cette mesure n’a pas mis fin à sa persécution ni au gel de ses fonds propres et de ceux de sa famille. La grâce n’équivaut ni à une reconnaissance de l’injustice subie ni à une pleine réhabilitation. Elle laisse intacts les mécanismes d’intimidation, comme le démontre le fait qu’il ait été empêché par la police non seulement d’intervenir, mais même d’entrer, au Salon du Livre de Rabat le 2 mai dernier, alors même qu’il avait acheté son entrée, et n’efface pas les multiples restrictions qui continuent de frapper sa vie personnelle, professionnelle et civique.
Pour cette raison, nous demandons aux autorités marocaines :
- L’annulation de toutes les poursuites et mesures attentatoires à la liberté du Dr. Maâti Monjib et son rétablissement dans ses droits, en particulier de circulation ;
- La pleine reconnaissance de son droit à la liberté d’expression, de recherche et de critique politique, et notamment le droit de pouvoir exercer sa liberté académique et de critiquer pacifiquement le régime marocain sans craindre de représailles ;
- Sa réintégration dans l’enseignement universitaire et dans la vie académique, avec la reconnaissance de sa dignité d’historien, d’enseignant et d’intellectuel ;
- La garantie concrète qu’il puisse se rendre librement en France afin de retrouver son épouse et sa fille et de recevoir les soins médicaux nécessaires et, à ce sujet, nous invoquons l’intercession des autorités diplomatiques françaises au Maroc.
Nous demandons également aux autorités françaises de mettre en place toute les mesures politiques et diplomatiques qui faciliteraient le plein respect des droits d’un citoyen binational, dont la rectitude, l’envergure et l’intégrité sont internationalement reconnues.[2]
Le cas de Maâti Monjib est un cas symbolique de persécution judiciaire et politique contre un intellectuel critique dans le Maghreb contemporain. Défendre le Dr. Maâti Monjib signifie défendre des principes qui dépassent son seul cas individuel. Cela signifie affirmer qu’aucun historien, aucun journaliste, aucun chercheur et intellectuel ne devrait être poursuivi par l’État pour ses opinions. Cela signifie rappeler que la liberté académique ne peut exister sans liberté politique et que la critique du pouvoir constitue une composante essentielle de toute société démocratique.
Nous exprimons notre pleine solidarité au Dr. Maâti Monjib, à sa famille et à toutes les personnes qui, au Maroc, continuent à défendre, souvent au péril de leur propre liberté, le droit à la parole critique, à la recherche indépendante et à la justice.
Les comités pour les libertés académiques de la SEMOMM – Société des Études sur le Moyen-Orient et les Mondes Musulmans, de la BRISMES – The British Society for Middle Eastern Studies, de la SeSaMO – Società per gli Studi sul Medio Oriente, et de la MESA – Middle East Studies Association, 07 juillet 2026
[1] Voir l’appel d’Amnesty International du 05/01/2021, le rapport d’Human Right Watch du 28/07/2022 et l’article paru sur Le Correspondant le 19 juin 2026 qui résume efficacement les étapes de son périple judiciaire.
[2] Voir à cet effet les campagnes de solidarité de MENA, 25/11/2020, de SeSaMO et ASAI, 01/02/2021 et de MESA, 23/03/2021.

